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L’île de tous les paradis

Ce serait une île matricielle baignant dans un liquide d’amour où je pourrais retrouver l’état de grâce inconscient mais préexistant de ma naissance, un état de bien-être constant, de flottement rêveur, de disponibilité totale, d’étreinte protectrice.

Ce serait une île fleurie comme le jardin de l’île Tatihou ou de l’hôtel des Fushias avec toute une palette de couleurs mêlées, d’espèces rares parce que inconnues de moi ; les verts seraient multiples, les jaunes étincelants, les rouges chatoyants. Il y aurait même des couleurs inventées par un créateur enchanteur et anonyme.

Ce serait une île parfumée aux essences les plus rares allant des plus délicates aux plus intenses et provocantes, des senteurs inconnues surgiraient à tout moment et n’importe où, leur seul  rôle étant d’étonner et de surprendre.

Ce serait une île de lumière avec des éclairages tantôt tamisés, tantôt intenses mais jamais excessifs ni agressifs. Une lumière juste pour mettre en valeur les couleurs et les reliefs, et baignant toutes choses.

Ce serait une île de douceur où les humeurs seraient transformées en calme volupté. Le toucher deviendrait une énergie bienfaisante, une détente souple et harmonieuse. L’anima serait continuellement ressourcée et deviendrait béatitude.

Ce serait une île de silence, de silence dense et profond, le silence que l’on écoute et qui nous envahit totalement.

Mais par moments, ce serait une île musicale où chaque note résonnerait juste et contiendrait une évasion de chaque instant comme dans la sonate de Vinteuil décrite par Marcel Proust, ou celle de Schubert que j’appelais « la petite phrase », ou bien encore la marche des Rois Mages dans le Christus de Frantz Liszt qui conduit inévitablement à l’extase.

Ce serait l’île de tous les paradis que nous pouvons imaginer sur terre et dans un au-delà inconnu mais dont nous avons une intuition certaine puisque nous l’aurions déjà approché avant de naître. Notre vie intérieure deviendrait alors proche de notre vie antérieure mémorisée à notre insu.

 

Une île du passé.

J’étais très jeune, j’avais peut-être 12 ou 13 ans. J’étais en vacances avec ma tante dans une  petite pension de famille près de Saint-Palais. C’était un petit hôtel simple et propre donnant directement sur la plage.Tout le monde semblait se connaître parce que parents et enfants s’y retrouvaient chaque année pendant les vacances. Ma tante et moi ne connaissions personne.  J’avais passé l’âge des châteaux de sable et je commençais à goûter les bains de soleil en regardant  les autres jouer au ballon ; celles et ceux qui jouaient ne me demandaient même pas de me joindre à eux, tant mieux car j’ai toujours détesté jouer au ballon.

Les premiers jours furent un peu tristounets. Les promenades et les repas pris avec ma tante n’étaient pas forcément très joyeux. Heureusement qu’il y avait les bains de mer et de soleil avec mon livre du moment : « le vicomte de Bragelonne » d’Alexandre Dumas.

Je sentais bien que j’étais observée mais je ne savais pas très bien par qui exactement.

Il y avait un garçon et une fille de mon âge, ils devaient être frère et sœur et, comme moi, ils ne semblaient pas faire partie des autres bandes.

Un soir, après dîner,  la fille qui s’appelait  Géraldine est venue vers moi à la fin du repas pour me demander si je voulais venir manger une glace avec elle et son frère Gaëtan sur la place du village derrière l’hôtel ; je demandais à ma tante si elle était d’accord, c’était oui et je partais avec eux. Elle avait 12 ans et lui 14 ans, il avait l’air timide et elle bien délurée. Nous faisons connaissance, ils habitent comme moi à Paris et sont encore là pour trois semaines comme moi également. J’étais très contente.

Tous les jours qui suivirent, nous ne nous quittions plus. L’entente était parfaite, Gaëtan n’était pas timide du tout mais très drôle et Géraldine très sympathique. Ma tante était ravie que j’aie des amis, elle était tranquille et elle les trouvait très bien élevés.

Un soir, pendant notre petite promenade d’après dîner, Géraldine et Gaëtan me proposent une aventure secrète : aller un soir après dîner sur la petite île toute proche de l’embarcadère. Je suis d’accord et toute excitée. Mais comment faire ? Prendre en cachette un des petits bateaux qui restent toujours sur la plage et trouver des rames au club des Léopards. On définit les tâches de chacun et on décide d’un soir. Moi, je m’occupe des rames, Géraldine d’une lampe de poche et Gaëtan du bateau. Tout s’organise. Le jour J arrive, c’est un vendredi et il fait très beau. Nous sommes impatients que le dîner se termine, je lance des clins d’œil à mes complices pendant tout le repas. Et nous filons tous les trois sur la plage. Un peu difficile de mettre le petit bateau à l’eau parce qu’il est assez lourd ; je vais chercher les rames que j’ai cachées sous un parasol et nous voilà partis dans la nuit glissant doucement sur l’eau calme. Nous sommes heureux. On se relaie pour ramer car il y a du courant et on a beaucoup de mal à arriver sur la petite île que nous baptisons « Marquise », je ne sais pas pourquoi. Nous attachons le bateau à une branche d’arbre et nous voici sur notre île déserte… quoique… !

Il y a peu de végétation mais beaucoup de rochers. Heureusement que nous avons une lampe de poche, l’éclairage de la lune ne serait pas suffisant. Nous avançons précautionneusement. Nous ne disons rien et nos cœurs battent un peu la chamade, en fait, nous ne sommes pas très rassurés. Il n’y a pas un bruit. L’île n’est pas grande, on aperçoit déjà la mer de l’autre côté.

Nous continuons d’avance l’un derrière l’autre. Lorsque, tout à coup, une voix retentit tonitruante :

« Qui va là ! »

Un homme immense se dresse devant nous avec une énorme torche qui nous éblouit. Affolés, nous rebroussons chemin en courant comme des dératés. Géraldine tombe et se relève en gémissant. L’homme immense nous poursuit en vociférant : « Vauriens, qu’est-ce-que vous faites ici ? »

Nous courons aussi vite que nous pouvons. Nous arrivons à l’endroit où nous croyons avoir laissé le bateau, mais il n’est plus là, nous nous sommes trompés de chemin ou bien le bateau était mal attaché et il a dérivé.

L’homme immense nous rattrape et nous pose des questions. Tremblant de tous nos membres, nous lui expliquons ensemble notre petite aventure secrète, nous lui disons que nous sommes en vacances à l’hôtel Beau Rivage, le petit bateau n’est plus là pour repartir et nos parents doivent s’inquiéter.

L’homme immense se radoucit. Il éclaire nos visages l’un après l’autre, et, dans la pénombre, nous croyons apercevoir un sourire à travers sa grande barbe grise.« Bon, allez, je vais vous reconduire petits coquins, suivez-moi, j’espère que vous allez vous faire gronder ! »

Non loin de là, se trouvait un petit bateau à moteur bien caché dans les feuillages.

Nous voilà installés penauds et rassurés.  Nous découvrons la plage de l’hôtel avec plein de gens munis de torches à notre recherche. A peine descendus du bateau, nous sommes accueillis avec des cris de joie, des pleurs, des remontrances. Tout le monde était très inquiet. Ma tante bouleversée m’a dit qu’elle ne m’emmènerait plus en vacances, c’était trop de responsabilité.

Les parents de Géraldine et Gaëtan étaient furieux et les ont envoyés dans leur chambre.

Le lendemain matin, le petit bateau que nous avions emprunté a été retrouvé échoué sur la plage.

Nous avons appris que l’homme immense s’appelait Robinson Crusöé ; il vivait sur l’île depuis 20 ans en ermite et s’occupait de la protection de la flore et de la faune.

Avant de partir, nous sommes allés tous les trois avec un pêcheur et une boîte de chocolat le remercier de nous avoir ramenés sur la plage. Nous gardons un très bon souvenir de notre petite aventure secrète.

Pascale G.

 

Tag(s) : #Textes de participants, #Pascale G, #Ecrire la mer, #La Passagère

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