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Le 17 mars 2020, Tom Imbert montait sur le toit de son studio. Pour ce faire, il passa la porte, se rendit sur le palier, tira la trappe et déplia l’échelle de meunier qui y était attachée.

Il avait laissé, à l’intérieur, ses vêtements bien pliés sur une vieille chaise, pour ne pas déranger le chat installé sur son lit deux places que le jeune homme partageait depuis plus d’un an avec Arthur Delamare.

Tom passa la tête par le vasistas, le revêtement en zinc brûlant lui fit bon accueil. Cela ne l’empêcha pas d’enlever ses tongs.

Il s’allongea sur le dos, sa robe de chambre le protégeant de la chaleur, rassurante au sortir de l’hiver. Le splendide ciel au-dessus de sa tête lui fit des promesses que lui seul entendit.

Des idées se bousculaient et bouillonnaient dans son cerveau. Prendre le soleil, le glisser sous sa peau, aller plus tard chez le coiffeur, garder ou non ce fin collier de barbe, enlever son short. Profiter du prochain confinement pour écrire le roman de sa vie faite de fureur et de sang.

Pas d’immeuble à la ronde, aucune chance d’être aperçu. Et puis, quand bien même, il aimait être regardé.

Il se mit sur le côté pour se pencher sur sa tablette. L’avancement de son dernier projet dépendait de sa capacité à rendre le prototype plus réaliste, plus rapide et capable de comprendre les mouvements des êtres humains.

C’est le moment que choisit Mathieu, à l’aide d’un drone équipé d’une caméra miniature, pour prendre quelques clichés.

Mathieu venait d’être licencié du département R&D où il avait travaillé comme laborantin sous les ordres de Tom. Il aurait pourtant voulu suivre le projet révolutionnaire auquel son ex-patron s’était attelé. Mais au vu des nouvelles circonstances, avec tout ce temps libre, il se permettait de s’adonner à sa passion secrète : filmer et prendre des images à l’insu de celles et ceux qu’il suivait.

Tom était un sujet facile à étudier.

Il le haïssait autant qu’il l’aimait. Il ne savait pas encore ce qu’il allait faire de ces images volées.

Les lignes parallèles du toit avec le corps de Tom formait des angles aigus avec le mur rose derrière le bâtiment. Il se demandait si des lumières étaient restées allumées dans la grande pièce de l’appartement sous le zinc.

L’autre verticale l’amusait, une sorte de cheminée avec des graffitis. Qui avait pu se risquer à aller gribouiller, au-dessus du vide de ces six étages de cet immeuble du 11ème arrondissement ?

Dans la rue du Moulin Joly où habitait Tom, passaient les dernières voitures avant l’interdiction de sortir, déjà une baisse du niveau épuisant des bruits de la ville était clairement perceptible.

Tandis que Tom regardait les orteils de son pied droit posé sur le gauche, Mathieu explora les alentours à l’aide de son appareil de surveillance silencieuse.

L’espion utilisa son joystick tout en suivant sur son écran les toits vides, les fenêtres aux rideaux tirés, les balcons non encore investis par les apéros à distance avec les voisins.

Sur le dos, Tom caressait son ventre plat, un bras replié sous la tête. Les yeux fermés, il souriait au printemps naissant.

Mathieu, confit de jalousie, posa sa télécommande, le drone restait en vol géostationnaire tandis que Tom, ignorant le regard posé sur lui, reprenait son travail sur sa tablette, appuyé sur un coude.

Sous la douche, froide, Mathieu toussa, le corps penché en avant. Il enviait Tom. Depuis le temps qu’il le connaissait, il avait toujours été deuxième. Même quand il avait voulu reprendre les activités de gigolo de Tom, alors étudiant, il avait été moqué par les clientes, septuagénaires parfumées. Et même mordu par leurs petits chiens assis sur leur train de derrière.

Tom avait régné sur les après-midis chez Angelina. Toutes adoratrices, elles l’entouraient, ces vieilles enfarinées, baignant dans l’arôme des chocolats chauds et beaucoup trop sucrés.

C’est précisément cette expérience qui avait servi les ambitions du nouvel ingénieur-chef Tom Imbert devenu patron d’une société high tech. Son passé d’escort l’avait brillamment inspiré dans son début de carrière. Devant tant de détresse et de solitude, il avait eu envie d’apporter sa part de bonheur à l’humanité toujours à sa recherche, malgré des millénaires d’exploration infructueuse.

Il avait raison, Tom. Toutes ces femmes, leurs envies, leurs opérations, leur botox, leurs seins en silicone, leur peau nue et tâchée, leurs jambes béantes représentaient un marché gigantesque, éternellement nourri par la peur de s’enlaidir, de vieillir, et surtout de mourir.

Mathieu, une fois sec, choisit un ensemble complètement noir pour couvrir la maigreur des membres de son corps dégingandé.

Il jeta un œil sur l’écran où Tom, toujours allongé, profitait de la course déclinante du soleil.

Mathieu reprit le contrôle de son mouchard. Il compara l’image vidéo avec la photo prise plus tôt. Les lignes de fuite, le gris clair dominant. La chair rose du corps, la ligne délicate de la barbe. Mathieu avait capté la concentration, l’obstination de Tom et les avait emprisonnées dans des lignes dures comme des barreaux.

A ce moment du 17 mars, Mathieu considère le métier de photographe comme manière de rebondir après son éviction de la start-up. Mais non, ce pouvoir ne lui suffira pas.

Alors, il se saisit de sa télécommande, pilote le drone et le dirige sur Tom. Celui-ci, surpris, se débat, croit être attaqué par un bourdon, un gros insecte. Il gesticule, glisse, manque de se rattraper et passe par-dessus bord.

Mathieu tente de suivre le visage paniqué de Tom sur le film toujours en cours.

Le corps échoue sur le trottoir vide dans un bruit similaire au quartier de bœuf tombant de son croc sur le sol d’un abattoir.

Mathieu pense à rapatrier sa machine.

Assis devant l’écran de son ordinateur, il se repasse en boucle les quelques secondes du regard intense, des yeux brillants de celui qui sait qu’il va mourir. Mathieu jouit du moment et sait déjà qu’il recommencera.

Valérie W.

 

Tag(s) : #atelier en ligne, #Valérie W., #Textes de l'atelier

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